L’héritage du pagayage : souvenir de la Wolastoq (rivière Saint-Jean)

Il suffit de pagayer sur la rivière Wolastoq pour rejoindre une très longue lignée.

Peu d’endroits au Canada peuvent se prévaloir d’une tradition de pagayage aussi profonde et riche que celle des rivières et des lacs de la grande région de la capitale. C’est ici qu’on a perfectionné le canot, qu’on l’a transmis d’une culture à l’autre, avant de donner naissance à une industrie qui a alimenté le monde entier. De nos jours, lorsque vous pagayez sur la rivière Wolastoq et ses affluents, vous ne profitez pas seulement d’une magnifique rivière, vous participez à une tradition qui façonne cet endroit depuis des milliers d’années.

La rivière a porté de nombreux noms. Les Wolastoqiyik, le peuple de la belle rivière, lui ont donné le nom qu’elle a toujours porté : Wolastoq. Lorsque le navigateur français Samuel de Champlain l’a découverte pour la première fois en 1604, son équipage n’a pas réussi à s’accorder sur le nom que lui donnaient les populations locales. Comme ils l’avaient repérée pour la première fois le jour de la fête de Saint-Jean-Baptiste, ils ont réglé la question en l’appelant la rivière Saint-Jean. Elle porte toujours les deux noms.

Même Champlain n’est jamais remonté aussi loin sur la rivière puisqu’il n’a pas réussi à faire passer son navire au-delà des chutes réversibles, mais il a consigné la description du chef Chkoudun : « Elle est belle, large et étendue. Elle compte de nombreuses prairies et de beaux arbres, comme des chênes, des hêtres, des noyers de même que des vignes sauvages. Les habitants remontent cette rivière jusqu’à Tadoussac, sur le grand Saint-Laurent. »

Ce récit, fait par un voyageur autochtone sur la rivière à un Européen désorienté sur la rive, est peut-être la plus ancienne description écrite de la Wolastoq dont nous disposons.

La tradition du canot

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Les Wolastoqiyik parcourent cette rivière depuis des temps immémoriaux. Leurs canots en écorce de bouleau, construits à partir de matériaux récoltés le long des rives de la rivière, étaient des merveilles d’ingénierie : assez légers pour être portés, mais assez solides pour transporter une famille et tout ce qu’elle possédait.

Sakom Gabe, soit Gabriel Acquin, le légendaire chasseur, guide et interprète Wolastoqey qui a fondé la communauté Sitansisk (Première Nation de St. Mary’s), a raconté l’histoire de la création de la rivière au Dr Edward Jack de l’UNB en 1893 : « Glooscap était un esprit. Il pouvait tout faire. Lorsque Glooscap est sorti des bois pour se rendre à la rivière Saint-Jean, il a trouvé un barrage à son embouchure. » Considérant ce barrage, situé à Neqotkuk (Tobique), « très grand et très dangereux », poursuivit Gabe, Glooscap « a détruit le barrage », permettant ainsi à la rivière Wolastoq de s’écouler.

Aucune figure n’incarne mieux la tradition de pagayage de la rivière Wolastoq que Sakom Gabe, aujourd’hui reconnu comme un personnage historique national du Canada.

Un des nombreux moments marquants de sa vie est celui où il a descendu la rivière en canot avec un prince héritier en fuite, le futur roi Édouard VII.

Gabe et le prince

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En août 1860, le prince de Galles, alors âgé de 18 ans, est arrivé à Fredericton lors de la première visite royale au Canada. La ville lui a réservé un accueil grandiose avec un défilé agrémenté sur son parcours de trois arcs de triomphe, de même que de maisons et de magasins décorés. Les maisons jugées trop peu attrayantes ont été dissimulées sous des branches d’arbres. Six mille habitants se sont rassemblés sur le nouveau quai pour l’accueillir avec ce que le Fredericton Head Quarters a décrit comme des « acclamations assourdissantes ».

Le lendemain matin, le prince a organisé une grande réception à la Résidence du gouverneur. Des discours ont été prononcés par les dignitaires locaux. À un moment donné, le prince s’est laissé distraire. Il a repéré quelque chose sur la rivière.

C’était Gabe, qui pagayait dans son canot.

Le jeune prince s’est précipité à l’extérieur et a dévalé la pelouse. D’après les récits oraux enregistrés par Carole Spray et le Dr Peter Paul dans la collection folklorique du Nouveau-Brunswick Will O’ The Wisp :

« Vous, là », a-t-il crié. « Venez par ici. Qui êtes-vous au juste? Et quel genre de bateau est-ce là? »

« Je m’appelle Gabe, et ça, c’est un canot. Il est fabriqué à partir de l’écorce de bouleau. Montez à bord, Prince. Je vais vous montrer à pagayer. »

« Oui, certainement », répondit le prince. « C’est bien ce que j’ai l’intention de faire. »

Alors qu’ils prenaient le large, l’entourage du prince, composé de conseillers, de fonctionnaires et de gardes, a couru le long de la rive en lui criant de revenir. Le prince a dit à Gabe de pagayer plus vite. Ils ont longé tout le front de mer de Fredericton jusqu’à l’embouchure de la rivière Nashwaak et ont passé plusieurs heures sur l’eau… à la grande horreur de l’entourage du prince!

Une maison victorienne au bord de l’eau

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En 1867, alors que le Canada se constituait, la garnison britannique établie à la caserne des soldats et à la place des Officiers de Fredericton comptait parmi ses officiers Alexander Ewing. Son épouse, Juliana Horatia Ewing, était une autrice célèbre. Ils vivaient sur Waterloo Row, et dès qu’elle a aperçu la rivière, Juliana s’en est éprise et a écrit :

« Fredericton est au bord de la rivière, et tout le long des berges, c’est charmant. Nous n’avons pas encore pu décider sous quelle lumière et à quel moment de la journée elle est la plus belle. De très beaux saules poussent sur la rive, et les lucioles virevoltent sous eux comme des étoiles filantes. Les nuits étoilées au clair de lune sont splendides, et le ciel est particulièrement beau. »

Cet été-là, elle a découvert le canot, grâce au maître-constructeur de canots Peter Polchies de la communauté Sitansisk (Première Nation de St. Mary’s)« C’est vraiment le loisir le plus fascinant que nous ayons essayé jusqu’à présent », écrivait-elle à sa famille en Angleterre. « Ne trouvez-vous pas cela amusant de m’imaginer pagayer sur une grande et belle rivière comme celle-ci? »

Juliana a développé son propre style sur l’eau, un style singulier que les Frédérictonnais trouvaient, notait-elle avec amusement, « terriblement indigne d’une dame ». Elle pagayait seule en amont à partir du secteur riverain de Fredericton, puis posait sa pagaie et se laissait dériver en aval pour dessiner la ville, écrire des lettres ou travailler sur ses livres, avant de remonter le courant et de recommencer, passant ainsi des journées entières. Un habitant inquiet a écrit à son mari : « Nous craignons depuis longtemps que votre chère épouse ne s’effondre sous la tension mentale de l’écriture… »

Juliana et Alexander louaient un chariot et les services d’un cocher pour se faire conduire aussi loin en amont que Meductic, puis rentraient lentement en canot, s’arrêtant souvent pour des pique-niques raffinés accompagnés de bouteilles de vin. « Nous sommes partis d’ici à 5 h 15 », écrivait Juliana à propos d’un de ces voyages. « C’était superbe, même si les “mouches noires” nous ont à peine laissés en vie! »

Une culture fluviale prend racine

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Juliana a été une pionnière du pagayage mais, dans les années 1890, elle comptait de nombreux compagnons sur la rivière. Tout un réseau de camps et de chalets au bord de la rivière avait vu le jour autour de Fredericton, où la classe moyenne en plein essor pouvait passer du temps sur l’eau. Un des premiers et des plus célèbres était le Camp Comfort. Construit en 1895 à Springhill, il s’agissait d’un réseau de cabanes reliées par des ponts en bois construits en hauteur parmi les branches. En l’espace de cinq ans, au moins onze camps semblables ont vu le jour autour de la ville.

Ces camps étaient principalement réservés aux membres, mais comme le notait le journaliste Frank Risteen dans sa brochure touristique sur Fredericton de 1897, The Celestial City, ils accueillaient les étrangers « s’ils étaient agréables ». Il décrivait la scène ainsi :

« Ces camps sont pour la plupart construits en rondins selon le modèle forestier le plus approuvé, avec une grande cheminée ouverte à l’une des extrémités; le menu comprend l’inévitable porc et haricots; les principaux états d’esprit sociaux de la jeune génération sont sûrs d’y être représentés; le cadre pittoresque est charmant; et une journée passée dans l’une de ces retraites rustiques restera longtemps dans les mémoires. »

L’évolution du canot

Vingt ans après que Peter Polchies eut construit le canot de Juliana, un jeune homme de l’Ohio nommé Tappan Adney a remonté la rivière pour de courtes vacances et a rencontré un maître-constructeur de canots Wolastoqey nommé Peter Joseph, ou Pete Jo, comme on l’appelait. Adney a été frappé par la différence entre les canots traditionnels en écorce de bouleau de Pete Jo et ceux construits par les Blancs qui, expliquait Adney dans un texte publié en 1900 dans le magazine Outside, avaient « l’habitude d’assembler les éléments à la va-vite avec des clous et des broquettes, au lieu de coudre patiemment les racines et les fibres. »

Adney a passé des années à consigner ces techniques, craignant que la tradition ne disparaisse : « Le moment où le canot d’écorce n’existera plus que dans les musées et dans la mémoire des amateurs du travail du bois n’est pas loin. »

Il avait en partie raison. Toutefois, il n’avait pas prévu que ces lignes d’écorce de bouleau renaîtraient sur les rives de la rivière Wolastoq et se répandraient sur le continent.

La Chestnut Canoe Company

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Deux frères, William et Harry Chestnut, qui avaient hérité de la quincaillerie familiale sur la rue York à Fredericton, se sont lancés dans la construction d’un nouveau type de canot combinant la robustesse d’une construction en bois et en toile qui émergeait alors de l’Ontario avec les lignes plus épurées de l’écorce de bouleau Wolastoqey. L’annonce parue dans le Daily Gleaner en 1904 avait presque un ton d’excuse, précisant qu’ils fabriquaient des canots simplement parce qu’« il n’y a pas de constructeurs de canots expérimentés dans la ville, et que tous les hommes doivent apprendre à faire des affaires ».

En une décennie, la Chestnut Canoe Factory est devenue la plus grande entreprise de ce type de l’Empire britannique, produisant 1 200 canots par année dès 1914. Construits à partir de cèdre et de frêne locaux, leurs lignes s’inspiraient directement des canots en écorce de bouleau que Pete Jo avait construits sur ces mêmes berges. Le président américain Theodore Roosevelt a acheté des canots Chestnut pour une expédition en Amérique du Sud. Le canot né d’une tradition Wolastoqey sur la rivière Wolastoq était parti pagayer sur les rivières du monde entier.

Depuis le tout début, cette rivière était destinée à être parcourue, et non simplement admirée. Chaque pagayeur qui s’aventure aujourd’hui sur la rivière Wolastoq hérite de cette tradition. La rivière n’a oublié aucun de ses pagayeurs. Elle attend simplement les prochains. Lorsque vous mettez la pagaie à l’eau sur la rivière Wolastoq, la lignée à laquelle vous vous joignez est plus longue que vous ne le pensez.